|
Rétrospective
d'une roadmap : qu'imaginaient les acteurs du secteur en 1998
pour leur roadmap 1999-2006 ?
Freebox, Neufbox, MaLigne TV, TV sur
ADSL, TV sur IP
Depuis 2003, le grand public a découvert
qu'il pouvait recevoir de nouvelles chaînes sur son
téléviseur pas l'intermédiaire d'un simple
boîtier branché sur le téléphone.
Aujourd'hui la " télévision sur ADSL "
ne surprend plus les consommateurs. C'est un service qui,
sans être encore banalisé, a déjà
atteint l'une des principales caractéristiques du succès
: plusieurs centaines de milliers de particuliers l'utilisent
sans difficulté et l'ont intégré dans
leurs habitudes quotidiennes.
Une grande hésitation
Pourtant avant d'être cette réalité
pour les consommateurs, la " télévision
par Internet " a d'abord été un projet.
Et avant même cela, une grande hésitation.
Il faut remonter à la fin des
années 90. A cette époque, les efforts de recherche
et développement étaient très orientés
vers la TV numérique Terrestre (TNT) ainsi que vers
le câble. Pourtant les nouvelles idées de "
convergence des contenus et des médias " et de
" convergence des terminaux " amenaient au moins
deux catégories d'acteurs à rêver de la
rencontre de la télévision et d'Internet : les
opérateurs télécoms et les éditeurs
de programme télévisés.
La question de convergence était
à l'époque formulée de la façon
suivante : " aurons-nous demain accès à
Internet sur notre téléviseur en y ajoutant
une set top box ou regarderons-nous la télévision
sur notre ordinateur via Internet ? "
Et pourtant, ils se sont lancés
Avec des essais et des erreurs
Les nouveaux entrants ont souvent suivi
leur intuition avec des échecs et des succès,
moins nombreux mais très visibles.
En revanche, les grandes organisations
ont, comme souvent, été ralenties par les orientations
divergentes de chacune de leurs structures spécialisées.
Comment s'y sont-elles prises pour définir leur stratégie
et orienter leurs efforts de développement de nouveaux
produits ? Une vision unique peut-elle naître dans ces
grandes organisations alors que chacune des dimensions à
considérer fait l'objet de travaux et d'orientations
cloisonnés ?
Une rétrospective sur les travaux
conduits il y a 7 ans par un acteur du secteur avec l'aide
de consultants d'Izsak Grapin & Associés
permet de montrer comment il a envisagé la question
TV-Internet dans ses principales dimensions et comment il
est parvenu, par la pratique du Roadmapping,
à réconcilier le "souhaitable", le
"possible" et le "probable". Le récit
de ce travail est riche d'enseignements, à la fois
sur les inévitables erreurs de prospective de l'époque,
mais aussi sur l'identification pertinente de certains paramètres
clés, dont plusieurs restent valides pour les années
à venir.
RECIT DE LA CONSTRUCTION DE LA ROADMAP
Il est d'abord décidé que le
processus de roadmapping associe les principaux métiers
concernés dans le but de définir, de manière
consensuelle, une vision stratégique partagée.
Les participants à ce travail sont choisis dans les
fonctions Marketing, R&D, Planification et Veille Stratégique,
Diffusion Hertzienne et Ingénierie Réseaux.
Cinq réunions, étalées
sur cinq mois, sont planifiées.
Organiser le processus de roadmapping
: 1ère réunion
L'objectif du travail, construit à
l'avance par le responsable du projet et le consultant, est
présenté au groupe de roadmapping: " Construire
la vision des usages et services qui utiliseront à
moyen terme la vidéo en mariant télévision
et Internet. Pour cela, imaginer les interdépendances
les plus probables entre usages, services, modèles
économiques et technologies qui détermineront
in fine le scénario stratégique. "
Il est convenu que les membres du groupe
ne représentent pas " officiellement " leur
structure d'origine. Ils forment ensemble un " laboratoire
expérimental " qui va rechercher la fusion de
leurs visions d'experts de disciplines complémentaires.
Leur roadmap devra donc encore être livrée au
processus formel de validation et de décision de l'entreprise.
Le responsable du projet et le consultant
sélectionnent les dimensions qui forment le "
fond de carte " de la future roadmap :

Présenter les visions de chaque
fonction : 2ème réunion
Pour chacune des six dimensions, il est
demandé aux " experts " correspondants de
préparer leur vision de leur évolution. Avec
le recul, le lecteur pourra apprécier la perspicacité
et les différences d'angles de vues des experts de
l'époque
- Pour la Veille Stratégique, les
usages les plus déterminants seront, d'une
part la montée du multi-équipement dans les
foyers, favorisant l'utilisation individuelle de la télévision
et donc de services interactifs et, d'autre part la généralisation
de nouveaux terminaux se connectant en local sur la télévision
(appareils photos numériques, caméras
).
- Selon le Marketing les nouveaux services
seront interactifs, essentiellement sur le téléviseur
: Vidéo à la demande, jeux, commerce électronique,
guide des programmes, TV interactive, visiophone, mails
vidéo
- Les évènements extérieurs
à considérer, d'après la Stratégie
seront d'abord la poursuite du développement de la
production télévisée en bouquets payants
mais aussi l'apparition de la personnalisation des programmes.
Mais le plus difficile à anticiper sera bien sûr
les mouvements stratégiques et les réactions
possibles des très nombreux acteurs en présence
: sociétés de production de cinéma,
de programmes TV, chaînes, câblo-opérateurs,
éditeurs vidéo, ISP, opérateurs télécoms,
réseaux de diffusion TV, fabricants de modems, fabricants
de téléviseurs
- En ce qui concerne les infrastructures,
le déploiement de la Télévision Numérique
Terrestre n'est pas perçu comme une condition de
réussite par le partenaire Réseaux. En revanche,
les questions des débits Internet et des voies de
retour pour l'interactivité (par satellite ? hertzien
terrestre ? câble ? téléphone ?) sont
considérées comme cruciales
- Sur les technologies, la R&D
s'interroge sur l'impact de nombreux paramètres :
par exemple, les téléviseurs numériques
(plus " intelligents ", avec fonctions interactives
et disque dur intégré remplaçant le
magnétoscope
) seront-ils indispensables pour
offrir des services Internet sur les téléviseurs
? Le développement des écrans 16/9 et du son
Dolby Surround sera-t-il déterminant pour la consommation
de cinéma à domicile ? Le modem Internet devra-t-il
être dans ou sur le téléviseur
? Quelle sera l'évolution des performances des PC
? L'avancée des technologies de compression vidéo
(normes MPEG
) sera-t-elle un passage obligé
du développement des usages ? Etc.
- Enfin, la Stratégie croit, pour
résumer, à deux modèles économiques
complémentaires : d'une part le financement par
la publicité (grâce notamment à l'interactivité
permettant le ciblage) et, d'autre part le " Pay per
View " ou paiement à la séance.
Au départ, des
visions stratégiques cloisonnées :

Imaginer ensemble : 3ème réunion
Après, l'exposé des travaux
et recherches très rationnels et analytiques de la
séance précédente, cette 3ème
réunion a pour objet de les compléter et de
les corriger par des inputs plus intuitifs fondés sur
le vécu et les projections individuelles. L'expression
en est facilitée par l'animation par le consultant
et l'emploi de deux méthodes de créativité
collective : " la
carte mentale " et " les scénarios catastrophe
" :
La carte mentale des
membres du groupe à propos de la vidéo sur Internet
(1998) :

Les scénarios
catastrophe imaginés par le groupe :
| Scénario 1. 2005 : " la vidéo
sur Internet attaquée de toutes parts" |
Scénario 2. 2006 : " L'échec
de la télé interactive " |
- Le piratage vidéo tue l'économie du
système
- La concurrence de la TV numérique
- Manque de contenus
- Explosion du DVD
- La performance des PC ne suit pas : l'image bloque
- Les firewalls s'interposent
- Les serveurs sont engorgés
- La publicité n'a pas suivi
- Les films ne sont pas traduits
- Vidéo = virus
- Faillite du réseau Internet
|
- Boycott des acteurs
- Pas survécu au bug de l'an 2000
- La pub a tué l'audience
- Pas rentable
- L'image bloque
- Pas assez de valeur client pour un service payant
(manque de contenu)
- Programme plus attrayant sur DVD
- Trop de systèmes différents pour les
consommateurs (pas de convergence des standards)
- "TF1 m'a tuer"
|
Construire la vision commune : 4ème
et 5ème réunions
En une séance consacrée
à un premier " brouillon " et une seconde
à l'améliorer, le groupe s'attache ensuite à
:
- sélectionner les évènements les
plus importants présentés par les experts
(matérialisés par des rectangles en papier
repositionnables),
- les placer chronologiquement sur le fond de carte,
- les relier selon leurs relations de causalité
(matérialisées par des flèches également
repositionnables), en veillant particulièrement à
identifier tous les liens de dépendance transverses
entre les domaines d'expertise...
de façon à construire
par induction, à travers l'environnement, un itinéraire
stratégique aussi vraisemblable que possible et aboutir
à une situation souhaitable.
La recherche de liens de causalités
entre éléments de la roadmap est le point crucial
de tout l'exercice. Trop de dépendances, et l'évolution
se bloque repoussant les innovations trop loin dans le temps.
Trop peu, et on perd en plausibilité : les risques
sont mal appréciés, les échecs probables.
C'est aussi le moment idéal pour concilier les points
de vue afin d'accélérer les évolutions,
paralléliser les développements, s'unir sur
des plates-formes ou points de passage en vue de la situation
souhaitée.
Lors de ces séances, où
le groupe travaille debout autour du fond de carte, la sélection
des évènements clefs, leur positionnement dans
le temps ainsi que leurs relations chronologiques passent
par des négociations assez " vives ". C'est
normal, car le résultat doit être à la
fois collectif et unique. Il n'y a pas de place pour plusieurs
roadmaps. Le livrable est bien la vision commune.
Le schéma suivant est le résultat
de ces séances, après consultations d'autres
responsables entre les réunions :

Il se révèle assez éloigné
des visions fonctionnelles présentées dans la
deuxième réunion. Plusieurs questions ont notamment
donné lieu à des discussions passionnées
; par exemple :
- Les solutions de protection des
droits vidéos sont-elles sur le chemin critique du
développement de l'offre de services et donc des
nouveaux usages ?
- La simplicité d'utilisation
des terminaux (" set-top-box ", téléviseur,
PC
) est-elle une condition absolue pour toucher le
grand public ?
- À quelle échéance
l'offre de téléviseurs à disque dur
sera-t-elle disponible ?
- Le Pay per View doit-il passer par
des services de médiation des paiements ?
- Le contrôle du " guide
des programmes " est-il stratégique ?
- Quelles sont les vraies conditions
de l'adoption de la vidéophonie par les consommateurs
?
LES ENSEIGNEMENTS, SEPT ANS PLUS TARD
:
Des écarts de prospective,
bien sûr, mais une allocation cohérente des efforts
qui favorise le " time to market ".
En définitive, la réalité
pour le grand public n'a été ni le surf sur
Internet par téléviseur interposé, ni
la télévision sur l'ordinateur. Aujourd'hui,
d'un côté, rares sont ceux qui regardent la télévision
sur leur écran d'ordinateur. De l'autre, nous avons
bien avec les modems ADSL branchés sur le téléviseur,
la " set-top-box " imaginée à l'époque,
mais ce n'est pas pour surfer sur Internet comme on l'imaginait
alors. C'est, plus prosaïquement, pour regarder la télé
sur la télé ! Mais une télévision
beaucoup plus riche - avec des centaines de chaînes
supplémentaires reçues par Internet. Le modèle
économique qui triomphe aujourd'hui, celui de l'abonnement
ADSL payant, n'est pas du tout celui auquel croyaient les
industriels il y a dix ans lorsqu'ils misaient sur les services
gratuits financés par la publicité.
Pourtant, avec le recul, le lecteur pourra
retrouver dans cette roadmap l'identification pertinente de
certains paramètres clés dont certains restent
encore valides pour préparer les années à
venir (la fluidité des débits, le temps libre
).
Il pourra aussi imaginer le temps qu'aurait perdu cet acteur
pour mettre ses produits sur le marché s'il n'avait
pas décloisonné le travail de ses experts et
s'il ne les avait pas amenés à construire ensemble
la vision commune de l'entreprise, base de ses efforts de
développement.
Didier Auger
carte mentale :
Représentation graphique des associations d'idées
spontanées liées à un concept donné
(retour texte)
|