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Robert Treitel, novembre 2003
Une
"feuille de route", traduction approximative française de
"roadmap" évoque autre chose que les déplacements militaires
depuis que les diplomates se sont emparés de la métaphore
pour tenter de trouver une issue au conflit israélo-palestinien.
Le concept de roadmap est en fait utilisé
de plus en plus fréquemment dans le domaine industriel et
scientifique et ceci depuis une quinzaine d'années.
Le "roadmapping", un autre néologisme,
même en anglais, est devenu une pratique de planification
et de coordination des parties prenantes de la recherche
et du développement. Le résultat d'un effort de roadmapping
est une représentation graphique (une carte) des chemins
à parcourir et des étapes à franchir (des recherches et
développements à mener) pour pouvoir mettre sur le marché
avec succès des produits ou des services ayant des performances
données, largement supérieures à celles d'aujourd'hui mais
jugées comme atteignables par les experts du domaine.
Dans cet article, nous décrivons ce qu'est
le roadmapping et comment il se met en œuvre. Nous donnerons
aussi quelques indications sur le positionnement de cette
approche par rapport à d'autres méthodes de planification
et de management de la technologie.
Un rapide historique
Motorola, une société a forte intensité de
R&D et pionnière voire innovante dans le domaine des
méthodes de management (Six Sigma [1] par exemple) semble être la première société à avoir formalisé
l'approche roadmapping et à avoir largement communiqué dessus
dès la 2ème moitié des années quatre-vingt [2]. Pour Motorola, le roadmapping permet de produire "un plan
stratégique produit qui est documenté, suivi et mis à jour
au fur et à mesure de l'évolution des relations entre le
développement des technologies et le développement des marchés.”
Cette méthode est toujours utilisée chez
Motorola. La Figure 1 : Roadmap produits Motorola
est un exemple récent de roadmap produit (source: site web
Motorola 2003).

Figure
1 : Roadmap produits Motorola
Un peu plus tard, au début des années quatre-vingt
dix, la SIA (Semiconductor Industry Association) a repris
l'idée en l'adaptant au contexte de tout un secteur industriel.
L'accent était mis sur la prévision technologique.
La Figure 2 : Résumé des prévisions
technologiques de la roadmap de 1994 n'est pas aussi
graphique que l'exemple de Motorola mais illustre bien les
progrès des performances des composants.
| Year |
Unit |
1993 |
1995 |
1998 |
2001 |
2004 |
2007 |
2010 |
2013 |
| Feature> Size |
microns |
0.50 |
0.35 |
0.25 |
0.18 |
0.13 |
0.10 |
0.07 |
0.05 |
Internal> Clock
(high performance) |
Mhz/GHz |
200 |
300 |
450 |
600 |
800 |
1 |
1.1 |
1.2 |
| Logic transistors |
million/cm2 |
2 |
4 |
7 |
13 |
25 |
50 |
90 |
150 |
| Microprocessor |
million
transistors/chip |
5.2 |
12 |
28 |
64 |
150 |
350 |
800 |
|
| DRAM> size |
Mbit/Gbit |
16 |
64 |
256 |
1 |
4 |
16 |
64 |
256 |
| SRAM> size |
Mbit/Gbit |
1 |
4 |
16 |
64 |
256 |
1 |
4 |
8 |
| Voltage |
Vdd |
5 |
3.3 |
2.5 |
1.8 |
1.5 |
1.2 |
0.9 |
0.9 |
Figure
2 : Résumé des prévisions technologiques de la roadmap
de 1994
Depuis, un nombre croissant de sociétés et
d'organisations d'industriels ou gouvernementales ont mis
en œuvre des approches analogues. Au départ, cette pratique
était plutôt localisée aux Etats-Unis mais aujourd'hui,
on peut citer des multinationales d'origine européenne et
en particulier des entreprises comme Philips [3], SGS, Alcatel pour les produits manufacturés ou France Télécom
dans les services et des organisations comme l'EIRMA [4] ou encore plusieurs projets européens (ITEA [5]par exemple).
Qu'est ce que
le roadmapping ?
Les pratiques aboutissant à des roadmaps sont
assez diverses. Il est possible cependant de proposer une
définition : le roadmapping est une approche structurée,
disciplinée et itérative de travail en groupe permettant
de déboucher sur une vision prospective, partagée synthétique
et communicable grâce à une ou plusieurs représentations
graphiques (roadmaps).
Sur la base de notre propre expérience
de consultants praticiens de la méthode, nous pensons que
pour pouvoir parler de roadmapping il est important de réunir
les conditions suivantes :
- Constitution d'un groupe de personnes
aux compétences complémentaires (experts et marketeurs
d'un domaine par exemple) pour produire par un travail
collectif une vision partagée et prospective d'un domaine.
- Production d'une carte et pour
cela utilisation d'un fond de carte avec horizontalement,
l'écoulement du temps de gauche à droite et verticalement
une série de bandes correspondant à des dimensions pertinentes
de la problématique telle que par exemple Marché, Produits,
Technologies, Compétences. Il est important que la lecture
de la carte renvoie aux "business issues".
- Positionnement sur le fond de
carte, après un travail itératif de formulation et de
sélection, d'objets reliés entre eux par des flèches indiquant
des relations de précédence ou/et de causalité. Ces objets
sont des événements dans les dimensions pertinentes par
exemple, le lancement d'un produit ou l'ouverture d'un
marché ou encore l'atteinte d'un niveau de performance
technologique donné.
- Utilisation de la carte pour
communiquer à la fois la vision résultante, les priorités
et les actions à planifier pour que la vision puisse devenir
réalité. La Figure 1 et la Figure 3 sont des exemples
de support de communication.
Figure
3 : Exemple de roadmap (Philips)
Mise en œuvre pratique
du roadmapping
La définition ci-dessus fournit déjà des indications
sur les facteurs de succès du roadmapping. La démarche pratique
que nous proposons (Figure 4 : Les 3 étapes du roadmapping
) tient compte des facteurs de succès que nous détaillerons
plus loin.
Figure
4 : Les 3 étapes du roadmapping
1. Définition du périmètre
et choix des membres du groupe de travail
Comme pour tout travail en groupe, il est
utile que l'équipe de développement de la roadmap ait un
« client » interne qui mobilise et exerce une
pression pour obtenir le résultat et qui valide les résultats
intermédiaires. Ce client doit bien sûr être propriétaire
d'un véritable problème décisionnel (en général l'allocation
de ressources à des projets de R&D) sinon la roadmap
risque de devenir une fin en soit et par-là un exercice
coûteux, difficile à justifier.
Il est préférable que le groupe soit facilité
par un animateur connaissant bien la méthode et travaillant
de concert avec un véritable chef de projet ou "roadmap
manager" rendant compte des progrès au client.
Le domaine ou périmètre à explorer doit
avoir des frontières naturelles et les technologies ou les
besoins / usages visés doivent être suffisamment précis.
Sinon, il faudra découper le domaine en sous-domaines quitte
ensuite à construire une roadmap simplifiée pour la réunion
des sous-domaines.
L'équipe doit être autonome et donc comporter
des représentants de toutes les fonctions pertinentes pour
le sujet (marketing, R&D, manufacturing, RH, etc.).
Eventuellement des experts extérieurs
peuvent être nécessaires pour compenser les lacunes du groupe.
2. Collecte des données
marketing et technologiques, partage des visions
Avant de pouvoir s'attaquer à la roadmap elle-même,
il convient de bien évaluer la situation actuelle et les
tendances en recueillant et partageant les études disponibles
:
- stratégies, mouvements possibles des acteurs, SWOT
de l’entreprise,
- études de marchés, analyse par produit-marché, évolution
prévisible des habitudes de consommation, des marchés
et des produits,
- évolution de la réglementation, des normes,
- évolution des technologies concernées, des standards
techniques,
- évolution des infrastructures.
Ces informations doivent être partagées,
chaque expert ou représentant de fonction présentant sa
vision de l'évolution possible de son point de vue sur un
axe de temps.
Il faut rechercher le consensus sur le
présent, sur les éléments factuels.
Si ces informations sont manquantes, il
faut se les procurer ou les produire. L'exercice de roadmap
sera trop superficiel sans un minimum d'information préalable.
Toutes les technologies dignes d'intérêt
ne sont pas nécessairement maîtrisées par les experts du
groupe de travail. Il faudra alors soit prendre en compte
l'incertitude en développant des scénarios conduisant à
des roadmaps alternatives permettant d'anticiper des décisions
contingentes soit faire développer des sous-roadmaps par
des groupes ad hoc.
Le livrable de cette étape est l'identification
des évènements clefs et de leurs points d'impacts.
3. Fusion des visions
en un ou plusieurs scénarios communs
Le roadmap manager et le faciliteur doivent
s'assurer qu'ils ont une équipe performante sachant dialoguer
efficacement grâce à un langage commun et au respect de
quelques règles de jeu. Le roadmapping, comme tout travail
de planification, est aussi un exercice politique qui peut
facilement être perverti.
Il est important de clarifier tôt dans
cette étape des critères de sélection des objets à positionner
sur le fond de carte.
Les tâches principales de cette étape
sont :
- Générer et choisir collectivement
des points devant de manière incontestable figurer sur
la roadmap : usages, besoins, technologies émergentes,
etc.
- Placer ces points "de départ"
sur le « fond de carte » de la roadmap.
- Remonter la piste des résultats
et événements intermédiaires qui auront été requis pour
atteindre ces points.
La difficulté consiste à chercher le
consensus - mais seulement jusqu'à un certain point. En
effet, il faut savoir prendre en compte des points de vue
singuliers qui sont souvent source de richesse.
Les points de vue irréductibles devront
faire l'objet de scénarios alternatifs ou variantes d'une
roadmap.
4. Itérations et mise à jour de la
roadmap
La première roadmap collective est souvent
une ébauche née des micro-concessions et simplifications
du travail en groupe.
Elle doit ensuite être étudiée avec du
recul, assimilée et digérée séparément par chaque membre
du groupe, voire soumise à la critique de tiers. Il faut
garder à l'esprit les objectifs de la roadmap : orientations
de la R&D et communication efficace de la vision pour
faciliter l'alignement et l'engagement des parties prenantes.
Enfin, une dernière séance collective
doit permettre une production finale et assumée.
L'approche décrite exige en général 4
à 6 réunions de groupe d'une journée étalées sur au moins
6 à 8 semaines. L'expérience montre qu'il est difficile
d'arriver à une excellente roadmap en un temps plus bref.
Les entreprises qui ont bien intégré le roadmapping dans
leurs pratiques de planification retravaillent leurs roadmaps
sur plusieurs années en les mettant à jour régulièrement,
en documentant soigneusement les travaux soutenant les assertions
des roadmaps et en réutilisant ces travaux pour les besoins
de domaines connexes.
La Figure 5 : Exemple de processus
Roadmapping Produits Produits, illustre une approche
analogue formalisée par le groupe Philips. D'autres approches
plus étalées dans le temps sont possibles. Elles font interagir
à distance des participants sur des questionnaires et des
documents intermédiaires. Le processus est très structuré
et ressemble aux méthodes Delphi de prévision technologique.
Il est plus adapté au développement d'une prospective sectorielle
ou technologique qu'à la planification et à la décision
dans le cadre de l'entreprise.
Figure
5 : Exemple de processus Roadmapping Produits
[6]
La généralisation des roadmaps comme méthode
d'orientation et de planification de la R&D peut avoir
un coût non négligeable. C'est pourquoi, des outils informatiques [7] commencent à être utilisés pour améliorer l'efficacité
du process : gestion de la documentation et des connaissances
encapsulées, gestion des plans d'actions et utilisation
de questionnaires structurés permettant du recueil d'information
par e-mail.
Facteurs de succès de la
démarche de roadmapping
Importance et qualité des
interactions
Comme c'est souvent le cas pour les approches
structurées, la valeur est en grande partie dans le process
qui permet de créer de l'information à partir d'interactions
sur des données complexes et d'atteindre des consensus entre
les parties prenantes. Le rôle du roadmap manager éventuellement
aidé d'un consultant est à cet égard crucial ; délimitation
du champ, explicitation des contraintes, sélection et motivation
des participants, respect des règles du jeu, formulation,
choix des objets à positionner sur le fond de carte sont
de sa responsabilité.
Itérations successives
Il faut en général attendre la 2ème
ou la 3ème génération de roadmap sur un même
domaine pour obtenir des résultats réellement satisfaisants,
résultats d'échanges multiples à la fois "bottom-up" et
"top down".
Prise en compte de vues singulières
Le premier danger qui guette les roadmaps
c'est le conservatisme engendré par une démarche trop consensuelle.
Maintien du point de vue business
L'autre danger qui guette les roadmaps
et la prise de pouvoir par les technologues au détriment
des objectifs business. Il faut que l'engagement des managers
business se maintienne et qu'ils aient en tête le besoin
de retour sur investissement, les impacts socio-économiques,
etc.
Qualité de la documentation
Faire une roadmap représente un travail
considérable pour un groupe de gens hautement qualifiés.
Une partie de ce travail peut être réutilisé dans des roadmaps
de domaines connexes (utilisant en partie les mêmes technologies
et moyens), il est indispensable que les travaux soutenant
les roadmaps soit convenablement documentés en vue de réutilisation
ultérieure.
Impact du roadmapping
sur la capacité à innover
Après avoir réalisé des roadmaps sur ses domaines
prioritaires, l'entreprise aura une vision prospective partagée
qui aura des retombées potentiellement importantes :
Réduction des coûts d'innovation
- identification et exploitation
de synergies entre projets : partage des ressources,
- établissement des priorités: ré-allocation
des ressources,
- anticipation: meilleures conditions
d'acquisition de ressources,
- identification de plates-formes
d'innovation.
Accélération de l'innovation
- des tâches séquentielles pourront
être menées en parallèle avec des rendez vous explicites,
avec pour résultat le raccourcissement du "time to market",
- la vision ayant été construite
entre fonctions technique et marketing, le transfert des
résultats de la R&D vers le marketing posera moins
de problèmes,
- Enfin, si les roadmaps sont mises
à jour en continu, la gestion du "time to market" sera
facilitée.
Au-delà de ces retombées directes on peut facilement prolonger
le roadmapping pour :
- l'Identification des ressources
et compétences critiques,
- l'analyse des écarts entre besoins
futurs et capacités actuelles,
- le développement de scénarios
sectoriels,
- l'identification des décisions
d'organisation à prendre pour loger les actions sans propriétaire
légitime évident.
Positionnement du
roadmapping dans les méthodes de planification
Le roadmapping est une méthode de prospective
inductive (Encart 1 ) et on a vu que le roadmapping était
surtout un outil pertinent d'orientation et de planification
de la R&D et qu'il faisait appel à des notions de prospective
technologique, de construction de scénarios et qu'il devait
s'inscrire dans une stratégie quand il s'agit d'une roadmap
d'entreprise.
Le roadmapping ne remplace pas ces autres
méthodes, il a des caractéristiques propres (résumées dans
la Figure 6 : Comparaison de méthodes de planification
) qui en font un outil intéressant promis à un bel avenir.
| |
Prospective |
Scenario planning
|
Roadmapping |
Plan stratégique
|
| Horizon |
Au-delà de l'horizon de visibilité
|
Celui des investissements
prévus |
2 à 10 ans selon visibilité
|
3 à 5 ans, souvent glissant
|
| Finalité |
Identifier les tendances,
les ruptures possibles et les facteurs clés |
Apprentissage collectif, anticipation
et gestion des risques |
Orienter et coordonner |
Allocation de ressources (arbitrages)
et communication des orientations
|
| Champ |
Socio-économique, technologique
|
L'entreprise et son environnement
|
Produits et technologie
essentiellement mais sans exclusive |
L'entreprise |
| Inputs clés |
Diversité des expertises et
des points de vue, données, reconnaissance
des invariants |
Connaissance des variables
clés, ouvrir le champ des possibles, modèle d'évaluation
|
Orientation stratégique Partage
d'expertises |
Etudes, quantification,
itérations |
| Outputs |
Scénarios |
Scénarios et Stratégies contingentes,
de riposte |
Vision communicable,
Plates-formes, gammes, priorités de R&D,
plans d'action |
Bouclage financier du plan
|
| Fréquence |
Ad hoc |
Ad hoc |
Variable |
Annuel |
Figure
6 : Comparaison de méthodes de planification
Encart 1
Le "roadmapping" est une méthode de "prospective
induction" dans la mesure où le groupe de travail :
- commence par allonger son horizon
de vision en sélectionnant un avenir possible mais pas
certain dans le domaine des usages ou des performances
(exemple, nombre de transistors par cm² ou MIPS),
- puis par une démarche inductive
va remonter dans le temps et lister tout ce qui aura été
nécessaire comme résultats intermédiaires pour réaliser
cet avenir.
Un exemple simplifié : «Quel avenir pour
le cinéma sur le web ? »
- visionner des films comme dans une cinémathèque mondiale
(usage projeté)
- des sites offrant une qualité proche de la télé (services
requis)
- une infrastructure diffuse et des services haut débit
d'un coût acceptable (infrastructure et services requis)
- des terminaux permettant un affichage plein écran (produits
/ technologies requis)
- des systèmes de gestion des droits et protection contre
la copie (technologie requise)
- un cadre juridique international adéquat (réglementation
requise)

[1] Motorola mit au point cette méthode d'amélioration de la qualité
en 1986 dans le but de gagner un facteur 100 en cinq ans
[2] Wiillyard, C.H. and McClees, C.W. (1987), "Motorola's technology
roadmap process", Research Management, Sept.-Oct.,
pp. 13-19.
[3] Philips International B.V. (1996). "Roadmapping: The Drive
for Vision." Quality Matters (internal company publication),
Issue 73, April, 20p
[4] EIRMA (1997), "Technology roadmapping – delivering business
vision", Working group report, European Industrial Research
Management Association, Paris, N°52
[5] Information Technology for European Advancement, une organisation
du programme Eureka dont l'objectif est d'organiser la R&D
précompétitive
[6] Muller, G. (2003) "Roadmapping" Philips Embedded Systems
Institute
[7] Ces outils ont été développés à l'origine pour Motorola puis
pour d'autres sociétés faisant un usage intensif du roadmapping
dans leurs systèmes de management
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