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H. Widmer, "La Jaune et la Rouge", octobre 2001
Cet article raconte trois histoires différentes,
rencontrées au cours de ma vie professionnelle [1].
Elles ont en commun de montrer les difficultés concrètes
du management et les pièges dans lesquels, malgré
effort et bonne volonté, on se laisse parfois prendre. L'enfer
est pavé de bonnes intentions, cela veut dire qu'il peut
y avoir un point critique, caché quelque part, qui rende
inadéquat une méthode éprouvée ou nécessite
de repenser tout un système. Seul un examen approfondi et
du bon sens permettent de le découvrir.
Le taux de rendement des investissements
Il était une fois une belle entreprise
industrielle de transformation de matières premières,
fournisseur d'emballages pour l'industrie agro-alimentaire. Elle
décide de rationaliser ses choix d'investissements : toute
filiale souhaitant faire un investissement doit soumettre son projet
à un comité qui l'approuvera ou le refusera, principalement
selon sa rentabilité.
Ledit comité conçoit un formulaire
de 4 pages qui demande de spécifier les risques techniques,
marketing, financiers... (j'en passe) de l'investissement, son TRI,
son pay-back... Il fixe la barre à quelques MF de l'époque
afin de ne pas se faire court-circuiter par les petits malins qui
" saucissonneraient " leurs projets. Jusque là,
l'intention est bonne et la rationalité sera respectée
: on va pouvoir éliminer les investissements peu rentables.
Mais voilà qu'une filiale observe la
baisse des prix de son marché, constate que ses machines
deviennent progressivement obsolètes et veut investir dans
une nouvelle machine. Elle fait remonter son besoin à sa
division, laquelle redescend le formulaire à remplir. Quelques
mois plus tard, le dossier est bouclé et affiche un solide
TRI de 26% après impôt. On rate alors de peu un premier
comité d'investissement - lequel a lieu tous les 3 mois -
et on s'inscrit pour le suivant. Vient le jour J, le dossier est
présenté. L'investissement est important, les décideurs
découvrent le sujet, hésitent, se font expliquer le
marché concerné, remettent en question quelques hypothèses.
Les chiffres leur semblent trop tirés vers le haut, l'un
d'eux déclare même : " connaissez-vous un investissement
dont le TRI anticipé ait été réellement
obtenu ? ". Il apparaît clairement à tous qu'il
faut revoir le dossier...
Nouvelles réunions, nouveaux calculs,
le comité d'investissement s'approprie peu à peu le
sujet. Plus d'un an après l'expression du besoin, celui-ci
est accepté. Puis il s'écoule encore un an le temps
de commander et d'implanter la machine.
Mais tandis que les stratèges analysent,
les prix continuent de baisser, la filiale perd des marchés,
tant et si bien que la nouvelle machine tournera à 50% de
sa capacité et que le TRI ne sera pas atteint !
Dans cette histoire, l'entreprise en question
avait oublié que son premier facteur clé de succès
était le coût de production, lequel est fortement fonction
des machines utilisées dans une activité de transformation.
Face à un client industriel, un écart d'un demi pour-cent
sur les prix peut permettre d'emporter le marché, les aspects
qualitatifs étant quasiment normés et passant au second
plan.
Pendant que l'entreprise réfléchissait
sur la R&D, les services, l'approche européenne, ses
concurrents se concentraient sur les coûts, investissaient
dans des machines plus modernes dont les performances étaient
supérieures (en vitesse, largeur, temps de changement de
campagne...). Le différentiel de coût entre une machine
de la filiale (datant de 1975 environ) et une machine moderne de
l'époque (1993) était de l'ordre de 13%.
Le processus qui consistait à faire
remonter très haut des décisions d'investissements,
à des gens déconnectés des marchés concernés,
comportait donc un vice - décaler fortement dans le temps
les investissements - dans lequel la filiale s'est laissée
prendre.
Au moins deux enseignements se dégagent
:
- la règles génèrent
la déresponsabilisation : je fais le travail qui est le
mien, s'il y a un problème dans le processus, c'est le
problème de celui qui l'a défini.
- le marché n'attend pas que je prenne
mes décisions.
Le réseau de boutiques
Un groupe de restauration avait, avec les moyens
du bord, développé un petit réseau de boutiques
qui ne vivait pas si mal. A l'occasion d'un audit, on constate que
les ratios de base de l'activité boutique (panier moyen,
chiffre d'affaires par m²) sont inférieurs de moitié
à ceux usuellement rencontrés. Le directeur du groupe
demande alors à un architecte spécialisé dans
les locaux commerciaux de lui faire un rapport d'étonnement
: peut-il expliquer cet écart?
L'architecte visite les boutiques et constate
des erreurs notables dans leur aménagement. En voici quelques
unes, accompagnées des réponses (chargées de
bonnes intentions) faites par l'équipe de management des
boutiques aux remarques de l'architecte.
| L'architecte : |
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Les portes des boutiques sont fermées.
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| L'équipe : |
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C'est parce que le chauffage et la climatisation
fonctionnent mal. |
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| L'architecte :
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Les invendus sont placés en avant. |
| L'équipe : |
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Il faut écouler les stocks. |
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| L'architecte : |
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Les linéaires sont peu garnis,
tandis que les stocks dorment dans les réserves. |
| L'équipe : |
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C'est pour limiter le vol et la casse. |
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| L'architecte : |
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Les têtes de gondole sont orientées
vers l'intérieur du magasin. |
| L'équipe : |
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Cela incite les clients à aller au fond
des magasins. |
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| L'architecte : |
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L'éclairage est constitué
de projecteurs qui éblouissent les clients et augmentent
sensiblement la température dans les boutiques. |
| Les équipes : |
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Cela a été fait par un
spécialiste de l'éclairage.
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| L'architecte : |
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Il n'y a pas de signalétique et
l'organisation des produits sur les étagères est
difficile à comprendre. |
| Les équipes : |
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Nous n'avons pas de ressources pour faire la
signalétique. |
Eh bien en dépit d'un benchmark, d'arguments
solides, de l'avis d'un expert, rien n'y a fait, jamais l'équipe
de management des boutiques n'a accepté l'idée que
l'on pourrait mieux faire. Une boutique pilote a été
à moitié mise en place, avec peu de bonne volonté
et sans véritable suivi.
Les habitués du " reengineering
" ont reconnu le phénomène bien connu de "
résistance au changement " : plus quelqu'un a été
impliqué dans un état de fait, plus il lui est difficile
de le faire évoluer, ou dit autrement, on met en oeuvre plus
facilement ses idées que celles des autres, ou encore, on
participe aux évolutions au prorata des idées qu'on
a.
Nous en tirons plusieurs conclusions :
- Le savoir-faire ne s'invente pas, il s'apprend.
On arrive à faire des choses en bricolant, mais l'écart
entre le bricolage et le professionnalisme est important : l'expérimentation
ne remplace pas la compétence.
- Les bons progressent, les mauvais restent
mauvais. Cela peut sembler paradoxal, mais les progrès
que peut accomplir une société ne sont pas liés
au potentiel de gains atteignables. Ils sont essentiellement fonction
de la capacité des équipes à évoluer.
Combien ai-je de clients ?
Pour une compagnie de services, ayant avec
sa clientèle une relation nominative et contractuelle (cas
de la banque, de l'assurance, des télécoms...), le
calcul de son nombre de clients est en théorie fort simple
et se ramène à la relation suivante :
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Nombre de clients (fin d'année)
= Nombre de clients (début d'année) + Souscriptions
(année) - Résiliations (année)
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Il y a - toujours en théorie - deux
types de résiliation possibles, lesquelles sont rendues immédiatement
effectives :
- la résiliation par le souscripteur
: le client met fin au contrat à son initiative
- la résiliation par la compagnie
: la compagnie met fin au contrat du client, par exemple à
cause d'un impayé.
Les bonnes intentions dans la gestion d'une
telle compagnie sont de suivre le nombre de clients, les souscriptions,
le revenu moyen (CA / nombre de clients), le taux de résiliation
(résiliations / nombre de clients).
Nous avons eu l'occasion d'être les témoins,
dans une compagnie de ce genre, de débats montrant qu'on
pouvait, en jouant sur les définitions :
- gonfler les souscriptions (au détriment
des résiliations) : ~ 20%
- réduire les résiliations
(au détriment des souscriptions) : ~ 40%
- gonfler le nombre de clients (au détriment
du revenu moyen) : ~ 10%
Les pourcentages correspondent à l'ordre
de grandeur de l'incertitude sur les chiffres compte tenu de la
marge de manoeuvre sur les définitions, pour la compagnie
en question.
On ne savait plus combien elle avait vraiment
de clients, de souscriptions, de résiliations. Dès
lors, on ne savait plus mesurer correctement ses performances, ni
la comparer à d'autres.
La réalité est en effet formée
de tous les comportements clients possibles et de leur mode de traitement
informatique. La multiplicité des cas de figure entraînait,
en plus des deux types de résiliations citées ci-dessus,
les résiliations suivantes :
- résiliation pour dossier incomplet
: on constate qu'un contrat a été ouvert sans certaines
informations clés (erreur humaine ?) ou avec des incohérences
(fraude ?)
- changement de formule, à client
identique
- cession du contrat, à formule identique,
d'un client à un autre
- réorganisation du dossier : changement
de numéro...
- demande de suspension
Mais ces résiliations en sont-elles
véritablement ?
Dans le premier cas, on a ouvert un dossier
à tort, on n'aurait peut-être pas du enregistrer la
souscription et cela aurait évité la résiliation
qui l'a suivie.
Dans les trois cas suivants, il y a toujours
un client et le nombre total de clients n'a pas changé. Si
les traitements ont généré la résiliation
d'un dossier, ils ont aussi généré mécaniquement
la création d'un autre, c'est à dire...une souscription
!
Dans le dernier cas - la suspension - même
les experts s'y perdaient : s'agissait-il d'une classification à
tort du code suspension dans les statistiques de résiliation
ou d'une erreur dans les procédures qui entraînait
une confusion entre suspension et résiliation pour les administrateurs
? Comme la suspension doit être reprise pour procéder
à la résiliation véritable, comptait-on deux
fois la résiliation ? ?
Quelle est la bonne définition ? Il
y avait là une marge de manoeuvre pour réduire les
résiliations d'un simple coup de définition, mais
qui dit réduire les résiliations dit réduire
les souscriptions ! On pouvait s'attendre à ce que le responsable
des ventes et celui de la fidélisation ne soient pas d'accord.
Et ce n'est pas fini. D'autres idées
marketing sont apparues qui ont alimenté le nuage de brume
sur les chiffres des résiliations :
- considérer qu'une résiliation
suivie d'une souscription par le même client dans les mois
suivants n'en est pas une. Le client n'est-il pas toujours client,
même si l'opération est coûteuse ?
- offrir à tout résilié
une prolongation gratuite de son contrat de quelques mois sur
une formule réduite.
Il ne faut pas voir dans ce dont nous avons
été témoins l'expression d'une quelconque malhonnêteté.
Les traitements informatiques avaient imposé des choix qui
ont été découverts ultérieurement. La
tentative de révision de ces choix et l'apparition de nouvelles
idées marketing ont entraîné des débats
inextricables, compte tenu du refus de faire des choix détaillés,
des implications internes (changement du critère de mesure
de la performance des acteurs) et externes (on ne va pas publier
des chiffres nouveaux et dire qu'on s'est trompé). On en
est donc resté - à notre connaissance - à la
définition originelle, aussi mauvaise soit-elle.
L'un des enseignements de cette histoire est
que si vous ne faites pas certains choix, c'est l'informatique les
fera.
Pour conclure
En tant que consultants en management, nous
concluons que les bonnes intentions et le respect des méthodes
connues n'est pas suffisant. Nous pouvons déduire plusieurs
enseignements des exemples ci-dessus ou trouver dans la littérature
de management autant de méthodes que nous voulons. Mais quand
arrive un problème nouveau, il n'est plus de temps de relire
des pavés de 500 pages ; les bonnes intentions sont insuffisantes
; c'est le bon sens qui compte, parce qu'il est la synthèse
de toutes les expériences accumulées. Voilà
comment nous essayons de faire chez Izsak Grapin et Associés.
[1] Peu importe mon rôle au cours des histoires qui vont suivre.
L'anonymat des personnes et des sociétés concernées
a été simplement préservé.[retour]
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